« Tu as de la chance de voyager »

 

Pour le commun des mortels, le voyage est une super expérience de vie et les blogs qui pullulent sur la toile vendent du rêve à tour de bras. Ca fait envie, ça fait rêver. Parole de deux loustiques en train d’explorer la Nouvelle-Zélande, c’est un privilège de vivre des moments comme ceux la, sur la route. Mais derrière les jolies images et les récits d’aventuriers des temps modernes se cache une réalité plus nuancée.

« Tu en as de la chance de voyager comme ça ». Qu’est ce que j’ai pu l’entendre cette phrase … Jamais chargée de mauvaises intentions, mais pourtant toujours l’effet d’une bombe quand elle tombe dans mon oreille. Alors au début, les premières fois, tu t’armes de patience et tu expliques. Avec le sourire.

 

Le voyage, mais d’abord, les sacrifices

Alors tu expliques…Tu expliques que ton nouveau statut de voyageur, il n’est pas venu frapper à ta porte avec un ruban autour de la face, comme un cadeau surprise. On la connaît tous cette galère de thunes, quand il s’agit de mettre assez de côté pour profiter de nos congés payés, comme on en rêve le reste de l’année. Alors imagine que tu transformes ces 2 semaines de vacances au bord de la mer en une période indéterminée avec un billet d’avion pour une destination lointaine ? C’est ça. Ça fait beaucoup de billets verts. Et ces coquinous, malgré mes tentatives les plus créatives, ils ne poussent pas dans les bacs de géraniums ni dans le jardin à côté des concombres.

Avant le départ à l’aéroport, avant le blog, les photos, l’exotisme du sac à dos tout neuf qu’on porte fièrement pour son premier voyage, il y a tout ces sacrifices qu’on a fait. De son propre chef, mais sacrifices quand même. Les soirées restau qu’on a décliné pendant plusieurs mois, avec toujours un bon prétexte. Les petits plaisirs qu’on a arrêté de s’offrir : ces mêmes plaisirs qui rendent le quotidien un peu plus sexy. Ces courses, qu’on a réduit au maximum en se disant « qu’on ne le regrettera pas ». Ces vacances, qu’on a passées à la maison, parce que « oh tu sais on est jamais mieux que chez soi » alors qu’elles ont été rythmées par les recherches sur les destinations du bout du monde qu’on convoite depuis des mois. Tout quitter pour voyager, ça a un prix.

 

Se débarrasser de tout, et partir

Alors tu expliques. Tu expliques que ta liberté de faire rentrer ta vie dans un sac de 60 litres, elle a un revers. Il y a ceux qui partent pour une durée déterminée, et qui mettent leur vie sur pause. Congé sabbatique, meubles chez papa et maman, et on reprend le cours des choses au retour. Et puis il y a ceux qui repartent à zéro : démission, revente des meubles, des vêtements, de la voiture.

Se dire qu’on a l’essentiel sur le dos, et revenir à un quotidien minimaliste, c’est un sentiment que je souhaite à chacun de connaître. C’est grisant. C’est excitant. Ça fait pousser des ailes.

Tu veux la vérité vraie ? J’ai pleuré la première fois que j’ai vendu les trois quarts des vêtements que j’avais mis des années à soigneusement ajouter à mon dressing. Je me rappelle m’être assise, après la vente aux copines, avoir regardé les billets qui allaient s’ajouter à ma cagnotte de voyage, et avoir pleuré. Comme une môme de huit ans à qui on vient d’enlever son polypocket.

Se défaire de tout ce matériel qui a constitué notre confort et notre sécurité émotionnelle pendant des années, ce n’est pas anodin. On a l’impression d’être à poil face à l’inconnu. Et puis il y a l’appréhension de l’après, qui pointe le bout de sa truffe à un moment ou un autre. « Et quand je vais rentrer, je vais devoir m’équiper à nouveau ? ». Repartir à zéro comme un étudiant qui emménage dans son premier studio. Un lit. Un canapé. Deux casseroles et des torchons pour la vaisselle. À l’approche de la trentaine, on ne s’imaginait pas forcément avoir à se poser ces questions à nouveau.

 

Sortir de sa zone de confort, pour entrer dans la zone de turbulences

Alors tu expliques. Tu expliques que ton mode de vie te secoue le cocotier, et fort. Moralement. Selon l’âge auquel on commence à voyager, on finit inexorablement par être confronté au fossé qui se sera creusé avec les ami(e)s. Les cousin(e)s. Les ancien(ne)s collègues. Quand ils posteront leurs photos de mariage sur les réseaux sociaux ou enverront les photos de leurs enfants tout juste débarqués dans notre beau monde, nous on sera quelque part, en train de vivre une aventure en total décalage.

Pas de maison fraichement achetée. Pas de grande annonce de naissance à faire au repas du dimanche chez mamie. Pas de promotion au travail. Nan nous, les nouvelles qu’on donnera seront ponctuées de nouvelles destinations, de découvertes, de galères de voyage et autres aventures.

Si la magie du voyage reste intacte, et qu’on a choisi de vivre des émotions là, il faut aussi savoir jongler avec les périodes de doutes où les schémas « comme il faut » viennent tout remettre en question.

Malheureusement, le retour ne suffit pas à faire disparaître ce décalage. En fait, le retour nous met juste un élastique au pied, et il nous balance face contre terre, au-dessus du vide que constitue ce fossé. Vient alors le moment où on devra être capable d’assumer notre mode de vie, et souvent de le justifier.

 

Manquer les moments forts

Alors tu expliques. Tu expliques aussi les moments de solitudes, les moments de doutes qui te rongent, la distance qui te pèse aux moments les plus importants de ta vie. Être loin, c’est cohabiter avec l’ombre des moments de bonheur qu’on accepte de manquer. Ceux restés en métropole. Les mariages auxquels on ne pourra pas assister. Les naissances qu’on va louper. Les fêtes de famille, les repas entre potes et tous ces rires auxquels on ne prendra pas part. C’est accepter de passer Noël ou son anniversaire sans ses proches.

Et puis il y a ce coup de fil que tous les voyageurs craignent de recevoir. Ce message. Cette nouvelle qui laisse le cœur en miette. Perdre un proche quand on est au bout du monde, c’est le scénario auquel on espère tous ne pas être confrontés. Et forcément, quand on part longtemps, on y pense. Voyager, c’est accepter de gérer sa peine main dans la main avec la distance, juste elle et nous. Alors, on mesure le poids de notre décision de voyager.

 

Voyager, c’est un choix, pas une chance.

Loin de moi l’idée de te dire que c’est le bagne, un mélange de contraintes, de peines et de frustrations. Voyager reste à date, une des meilleures décisions que j’ai prise. C’est incroyable. Le voyage c’est une aventure indescriptible, qui ne se comprend que quand elle est vécue. Elle apporte bien plus qu’on ne peut l’imaginer.

Voyager, opter pour une vie nomade, ou juste un break de plusieurs mois, c’est un choix. Rien à voir avec de la chance. C’est choisir de se confronter à soi-même, choisir de faire les efforts et les sacrifices nécessaires en amont, choisir d’avancer à vue en sortant de sa zone de confort, choisir de ne pas emprunter la voie recommandée du CDI/appart/mariage/bébé. La seule part de chance que je vois la-dedans, au delà d’être née en bonne santé dans un pays libre et développé, c’est celle d’avoir à un moment donné, eu ce déclic qui nous a fait dire « oh et puis merde, je le fais ».

On ne peut pas se plaindre de ce statut de voyageur, on ne se plaint pas d’un choix qu’on a fait en connaissance de cause. Mais si on est un peu honnête, derrière la magie du voyage se cache une réalité faite de sacrifices qu’on aimerait pouvoir aussi mettre en avant, entre deux photos paradisiaques et trois aventures incongrues qu’on racontera à l’apéro. Cette même réalité qui, paradoxalement, nous fait encore plus apprécier notre expérience à l’étranger, en nous rappelant de savourer ces moments qu’on a tant attendus.

 

 

dufresne street

   En bonus, ma face quand j’entends pour la 851ème fois que j’ai de la chance de voyager…

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2 Commentaires sur "« Tu as de la chance de voyager »"

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Merci Emy ! 🙂

Super article Lily!

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